
Dans
son
roman
Encabanée
(XYZ,
2018),
premier
opus
d’une
trilogie
impétueuse
et
engagée
à
la
défense
du
territoire,
Gabrielle
Filteau-Chiba
faisait
le
récit
d’un
hiver
de
solitude
dans
les
bois
de
Kamouraska.
Recluse
dans
une
cabane
de
fortune,
rongée
par
la
peur
—
du
froid,
des
animaux,
des
hommes
—,
elle
trouvera
une
forme
d’apaisement
dans
cette
osmose
avec
la
nature
et
l’ensauvagement.
C’est
cette
voix,
quelque
part
entre
l’introspection
et
la
survie,
que
retrouve
le
lecteur
dans
Louve
en
juillet
—
son
huitième
livre,
pour
lequel
elle
délaisse
entièrement
pour
la
première
fois
le
couvert
de
la
fiction.
Elle
y
raconte
les
12
années
passées
auprès
de
sa
chienne-louve,
Séquoia,
le
grand
amour
de
sa
vie,
avec
qui
elle
a
traversé
la
vulnérabilité
et
les
dangers
qu’impose
la
forêt,
la
naissance
de
sa
fille
et
la
fragilité
de
la
maternité,
et
auprès
de
qui
elle
a
trouvé
la
force
de
fuir
la
violence
conjugale
et
de
se
reconstruire,
de
bâtir
une
vie
sécuritaire
et
paisible
pour
sa
famille,
d’apprendre
à
s’aimer
pour
mieux
aimer
les
autres.
Au
décès
—
pour
le
moins
tragique
—
de
Séquoia,
la
mise
en
récit
de
ce
qu’elle
nomme
un
« tombeau
littéraire »
s’est
imposée.
« Sa
mort
a
été
un
événement
tellement
traumatique
que
j’ai
frôlé
la
folie,
souffle
Gabrielle
Filteau-Chiba,
jointe
par
visioconférence
dans
sa
résidence,
en
Estrie.
Je
faisais
de
l’insomnie,
je
l’entendais
gratter
à
la
porte
la
nuit.
Je
savais
que
si
j’ouvrais,
j’acceptais
en
même
temps
de
laisser
entrer
des
fantômes
qui
prendraient
le
dessus
sur
ma
raison. »
Instinctivement,
l’écrivaine
a
pris
la
plume
pour
rendre
hommage
à
son
amie
disparue,
et
tenter
ainsi
de
reprendre
pied
dans
le
réel.
Plus
que
l’engagement
et
la
colère
qui
ont
déjà
guidé
son
écriture,
c’est
ici
l’amour
qui
habite
chaque
phrase
et
chaque
prise
de
conscience
de
l’autrice.
« Par
le
passé,
on
m’a
beaucoup
accolé
l’étiquette
d’écoféministe.
Mais
plus
j’écris,
plus
je
migre
vers
un
autre
versant
du
militantisme,
plus
ancré
dans
la
psyché
humaine
et
la
puissance
de
la
douceur
que
dans
l’action.
Je
me
questionne
sur
les
façons
de
raccommoder
nos
liens
dans
nos
villages,
pour
alléger
nos
fatigues.
Dans
Encabanée,
j’étais
en
colère,
je
voulais
sortir
de
la
société.
Séquoia
m’a
enseigné
une
forme
de
présence
au
monde,
un
rythme
plus
lent,
une
autre
façon
d’aimer
et
de
vivre
ensemble. »
La
douceur
comme
arme
Gabrielle
Filteau-Chiba
érige
presque
la
douceur
en
culte,
en
faisant
un
véritable
rempart
contre
la
colère,
en
dépit
de
la
panoplie
de
malheurs
qui
s’abattent
sur
elle.
Ainsi,
lorsqu’une
voiture
emboutit
la
sienne
à
contresens, passant
près
de
lui
enlever
la
vie
ainsi
que
celle
de
sa
fille
et
de
sa
chienne,
elle
sort
de
son
véhicule
pour
prendre
l’autre
conducteur
impliqué
dans
ses
bras.
Le
même
scénario
se
répète
lorsque
sa
voisine
commet
un
geste
irréparable
dont
on
ne
dévoilera
pas
la
teneur.
« J’avais
déjà
entamé
une
réflexion
sur
l’importance
de
prendre
soin
de
sa
joie
et
de
son
feu
intérieur
pour
ne
pas
perdre
l’énergie
de
se
battre.
Puis,
j’ai
eu
la
chance
de
découvrir
la
philosophe
et
psychanalyste
française
Anne
Dufourmantelle,
notamment
son
essai
La
puissance
de
la
douceur
(Manuels
Payot,
2013),
qui
met
vraiment
des
mots
sur
ce
que
je
ressentais.
Je
pense
aussi
que,
heureusement
ou
malheureusement,
il
y
a
beaucoup
d’instinct
et
d’automatisme
dans
mes
réactions,
car
j’ai
vécu
des
expériences
très
proches
de
la
violence
et
j’ai
appris
à
mesurer
mes
réactions
et
à
ne
pas
me
faire
remarquer.
En
vieillissant,
j’apprends
à
prendre
soin
de
ma
colère
et
de
mes
traumas,
notamment
en
psychothérapie.
Je
pense
que
c’est
notre
devoir
à
tous
envers
la
société. »
L’écrivaine
ne
manque
pourtant
pas
de
raisons
d’être
en
colère.
Dans
son
récit
qui
a
tout
d’une
mise
à
nu,
elle
dévoile
avoir
été
victime
de
violence
conjugale
et
relate
le
parcours
de
combattante
qu’elle
a
dû
entreprendre
pour
s’en
sortir.
Elle
offre
par
le
fait
même
une
clé
de
compréhension
de
l’ensemble
de
son
œuvre.
« Je
pense
que
c’est
mon
devoir
d’artiste
d’en
parler,
de
témoigner,
parce
qu’on
ne
devrait
pas
avoir
honte
d’avoir
vécu
ce
qui
nous
est
arrivé.
C’est
délicat,
et
j’essaie
de
protéger
ma
fille
là-dedans,
car
son
père
est
impliqué,
mais
j’espère
pouvoir
donner
une
impulsion,
un
encouragement
aux
femmes
et
aux
mères
qui
hésitent
à
se
choisir
et
à
se
protéger.
Je
leur
dis :
voici
comment
je
me
suis
sauvée,
j’ai
trop
tardé,
mais
il
faut
le
faire. »
Louve
en
Hexagone
Pour
l’autrice,
qui
obtient
un
grand
succès
en
France
—
ses
romans
et
ses
recueils
de
poésie
sont
publiés
chez
Folio,
Stock
et
Le
Castor
astral
—,
il
s’agit
d’une
première
collaboration
avec
la
petite
maison
d’édition
française
Dépaysage,
qui
a
notamment
contribué
à
faire
connaître
des
écrivains
des
Premières
Nations,
Michel
Jean
et
Natasha
Kanapé
Fontaine
en
tête,
de
l’autre
côté
de
l’Atlantique.
Louve
en
juillet,
paru
à
l’automne
dernier
dans
l’Hexagone,
lance
la
toute
nouvelle
collection
écoféministe
Animales,
dont
l’écrivaine
assure
la
direction.
« Nous
ne
publierons
que
des
livres
sur
la
faune
et
les
animaux
sauvages ;
des
œuvres
brèves,
écrites
par
des
femmes.
Notre
prochain
titre,
offert
par
Laure
Morali,
fera
le
récit
d’une
exploration
en
mer,
celui
d’une
femme
scientifique
sur
les
traces
d’un
groupe
de
bélugas
qui
ont
adopté
un
narval. »
En
attendant,
Gabrielle
Filteau-Chiba
planche
sur
son
prochain
roman
aux
éditions
XYZ,
ainsi
que
sur
l’adaptation
au
cinéma
du
second
opus
de
sa
trilogie,
Sauvagines
(XYZ,
2019),
dont
les
droits
ont
été
achetés
par
une
boîte
de
production
française.
Gageons
qu’entre
ses
nombreux
engagements,
l’écrivaine
prendra
le
temps
qu’il
faut
pour
investir
pleinement
le
monde
et
les
liens
qui
nous
y
unissent.